On apprend tous les jours, de façon inopinée, dans une diversité de situations personnelles comme professionnelles. Pensons aux classiques discussions autour de la machine à café… Le potentiel de l’apprentissage informel en milieu de travail suscite un intérêt grandissant et les chercheurs en éducation ne le considèrent plus simplement comme la forme d’apprentissage opposée à l’apprentissage formel. Voici quelques repères pour mieux comprendre cette perspective nouvelle.

Des propositions à profusion

Apprentissage expérientiel, pratique, accidentel, intentionnel, incident, implicite, émergent, actif, autodirigé, entre pairs, autonome… ce sont quelques-uns des termes qui désignent l’apprentissage informel qu’énumèrent Denis Cristol et Anne Muller dans Les apprentissages informels dans la formation pour adultes. Que ce soit du côté de la terminologie ou de la théorie, les propositions abondent depuis quelques années pour tenter d’identifier les ressorts de l’apprentissage informel, un type d’apprentissage omniprésent, mais paradoxalement « invisible », puisqu’extérieur aux structures éducatives institutionnelles.

Dans ce foisonnement d’idées parfois contradictoires, le principal défi sera de finir par trouver un cadre théorique et sémantique qui rallie une majorité. Comme le soulignent Cristol et Muller, la réflexion en cours a toutefois du bon : « Une telle richesse d’évocation témoigne à la fois d’un certain flou conceptuel et donc épistémologique et d’un grand intérêt porté aussi bien par les praticiens des différents champs professionnels où on les rencontre que par les chercheurs du domaine des sciences de l’éducation. »

Apprentissage expérientiel et multidimensionnel

La notion qui ressort le plus souvent lorsqu’il est question d’apprentissage informel est celle de l’expérience ou de l’expérience « autoformatrice ». Les auteurs de l’étude citée précédemment constatent que « les apprentissages informels tels qu’ils ressortent de la littérature scientifique disponible sont attestés comme acquisitions des connaissances, liées à l’expérience. Ils renvoient à une double logique d’expérimentation et de construction de l’identité professionnelle. »

L’apprentissage informel peut être individuel (ou solitaire) : il consiste alors à « apprendre par soi-même, en expérimentant diverses façons »; ou social (ou collectif) : c’est le cas lorsqu’on « apprend en observant et en obtenant de l’aide d’autres personnes ».

Dans une description presque poétique, Cristol et Muller font ressortir le caractère multidimensionnel des apprentissages informels :

« Lorsqu’ils s’inscrivent dans l’environnement professionnel, ils s’appuient sur les métiers. En mobilisant des technologies de la communication, ils sont alors qualifiés de nomades. Tacites, ils révèlent le rôle pris par l’environnement et l’organisation des interactions humaines. Sous la forme d’apprentissages incidents ou accidentels, ils puisent dans la variété des situations, des événements, ou des révélations soudaines. Le fait de les nommer dans d’autres circonstances « buissonniers » permet de pointer leur discrète visibilité. Ils deviennent implicites quand ils laissent entrevoir le rôle de l’attention et de l’intention pour apprendre. Ils sont quotidiens lorsqu’ils témoignent de leur caractère diffus plutôt qu’intense et spécialisé. En les considérant comme situés, on entend souligner l’importance des lieux et des temps. »

Le triptyque : formel, informel et non formel

La catégorisation des apprentissages selon le triptyque « formel, informel et non-formel » est basée traditionnellement sur le contexte dans lequel l’apprentissage se produit. Un apprentissage est dit « formel » lorsqu’il survient dans un cadre d’enseignement officiel, alors qu’il est considéré « informel » lorsqu’il se produit ailleurs qu’en classe ou en formation. L’apprentissage « non formel » renvoie pour sa part à un apprentissage structuré et planifié, mais qui se produit à l’extérieur d’un cadre d’enseignement officiel.

Certains chercheurs contestent toutefois vigoureusement la pertinence, et même la logique du triptyque « formel, informel et non-formel », en particulier lorsqu’appliqué en milieu de travail; pour d’autres c’est la terminologie qui pose problème, notamment la connotation négative du qualificatif « informel ». Comme le souligne Sylvie Ann Hart dans son article Apprentissage formel, informel, non formel, des notions difficiles à utiliser… pourquoi?, c’est dans leur application concrète que les notions d’apprentissage formel, informel et non formel se compliquent : « Bien que ces définitions soient claires, elles sont difficiles à manier, en particulier lorsque vient le temps d’analyser la formation en milieu de travail. […] Ainsi, lorsque vient le temps d’utiliser ces définitions, il est souvent difficile de le faire sans ambiguïté, de manière satisfaisante. »

Les auteurs de l’étude canadienne de L’apprentissage informel lié au travail font un constat similaire concernant l’apprentissage informel : « L’absence de consensus entourant la nature de l’apprentissage informel souligne à quel point il est difficile de tenter de se mettre d’accord sur la façon de conceptualiser le terme et de parvenir à une définition ad hoc. » Malgré tout, ils sont toujours en usage comme le note Sylvie Ann Hart, qui remarque une évolution depuis le début des années 2000 : les chercheurs les traitent davantage en complémentarité qu’en opposition.

« Cette posture n’est pas étrangère aux nécessités d’une époque où les connaissances ne peuvent plus toutes être acquises (ou difficilement) dans la pratique quotidienne des métiers et où les établissements d’enseignement ne peuvent plus préparer seuls une main-d’œuvre pour des emplois et des compétences en évolution constante. Les deux mondes sont condamnés à se rapprocher et ce faisant, ils empruntent les caractéristiques de l’un et de l’autre, si bien que les frontières s’estompent et avec elles, les positions tranchées d’hier. »

Mme Hart note aussi que la plupart des chercheurs s’en tiennent uniquement aux notions de formel et d’informel; et que la majorité de ceux qui recourent au terme « non formel » le font pour remplacer la notion d’informel, qu’ils rejettent.

Formel et informel : d’opposés à complémentaires

L’apprentissage informel a été au départ défini en opposition à l’apprentissage formel. Ce sont les chercheurs Colley, Hodkinson et Malcom qui ont amené ce nouveau modèle d’analyse des situations d’apprentissage en les classant dans un continuum allant du formel à l’informel en tenant compte de différents aspects (le processus de l’apprentissage, son emplacement et son cadre, son but et son contenu). L’apprentissage informel lié au travail résume ainsi l’originalité du travail de Colley et de ses collègues : « Plutôt que de tenter de créer une définition synthétique de l’apprentissage informel, Colley et coll. (2002, 2003a, b) ont opté pour une approche radicalement différente. Ils sont partis du principe qu’informalité et formalité pouvaient être considérées comme des attributs de l’apprentissage, qu’on trouve à un degré ou un autre dans toute situation d’apprentissage. »

Néanmoins, la contribution la plus importante de ces chercheurs est d’avoir identifié la vingtaine de paramètres (Colley et coll. 2003, p.28) qui permettraient d’analyser toute situation de formation et d’apprentissage. Cet apport est considérable compte tenu du fait que l’un des problèmes de la recherche sur l’apprentissage informel est que les chercheurs n’utilisent pas tous les mêmes paramètres pour distinguer le formel, de l’informel ou du non formel. La contribution de Colley et coll. est d’autant plus importante que cette liste serait pratiquement « exhaustive » et qu’elle a gagné l’adhésion de plusieurs chercheurs dans le domaine (Butterwick, Jubas, et Liptrot, 2008; Cole, 2005; Gairey, Ng, Martin, et Jackson, 2006; Sawchuk, 2008; Straka, 2004).

Sans exposer ici toutes les théories de l’apprentissage qui exploitent cette idée de continuum s’étendant de la formalité à l’informalité, en voici tout de même un exemple parlant, tiré de l’article Informal learning in the workplace de Michael Eraut :

« Bien que je déplore l’usage des dichotomies, qui sont selon moi indicateurs de paresse intellectuelle, je préfère définir l’apprentissage informel comme une forme d’apprentissage qui, dans un continuum, se situe plus près de l’extrémité de l’informel que de celle du formel. Les caractéristiques de l’extrémité de l’informel incluent l’apprentissage implicite, non intentionnel, opportuniste et non structuré ainsi que l’absence d’enseignant. Au milieu se trouvent les activités telles que le mentorat, alors que le coaching est dans la plupart des cas plutôt formel. » [traduction libre]

L’informel2.0 : la formation en ligne au service de l’informel

Le recours généralisé aux dernières technologies de l’information et aux outils du Web 2.0 pour acquérir des connaissances n’est sans doute pas étranger à ce regain d’intérêt pour l’apprentissage informel. C’est que cette nouvelle réalité amplifie la portée de cette forme d’apprentissage, tel que le résume L’apprentissage informel lié au travail :

« Cross (2007) a souligné l’importance du Web dans le domaine de l’apprentissage informel, alors que White (2008) a précisé pour sa part que le développement des outils Web 2.0 avait ouvert la porte à une infinité de possibilités pour partager l’information. Étant donné la nature interactive des nouveaux logiciels de réseautage social, un nouveau savoir est créé et partagé simultanément, ce qui accélère l’apprentissage informel de façon exponentielle. Les appareils portatifs (téléphones cellulaires, BlackBerry, etc.), grâce à leur accès grandissant au Web, permettent d’apprendre à la demande et donc d’augmenter rapidement l’implication dans des activités d’apprentissage informel. »

Dans ce contexte, les possibilités de la formation en ligne doivent être exploitées, non pas pour transformer l’apprentissage informel en apprentissage formel, et le dénaturer, mais pour optimiser son potentiel. Plusieurs avenues sont à considérer :

  • on peut utiliser la formation en ligne pour sensibiliser les travailleurs à l’existence même de ce type d’apprentissage, dont la principale faiblesse est d’être « invisible »;
  • pour leur donner des outils qui favorisent l’apprentissage informel entre collègues et leur montrer comment les utiliser;
  • ou encore pour instaurer une culture d’entreprise qui valorise cette forme d’apprentissage.

L’apprentissage formel n’a pas fini de susciter l’intérêt et c’est tant mieux! Même s’il faudra un jour ou l’autre faire du ménage dans la théorie et la terminologie…

Des exemples concrets

L’apprentissage informel peut se traduire en milieu de travail dans le fait de…

  • Partager avec un collègue une meilleure pratique qui lui permette d’être plus efficace.
  • Chercher en ligne des trucs pour améliorer la collaboration au sein d’une équipe.
  • Montrer à un nouvel employé comment utiliser un outil informatique avec lequel il n’est pas familier.
  • Réunir les collègues pour leur faire part d’une approche qui vous a réussi auprès des clients.

Il peut notamment toucher les domaines suivants :

  • compilation de nouvelles connaissances générales
  • compétences pour le travail d’équipe, la résolution de problèmes ou la communication
  • nouvelles tâches de travail
  • informatique
  • santé et sécurité
  • nouvel équipement
  • conditions de travail ou droits des travailleurs
  • compétences en organisation ou en gestion
  • politiques sur le lieu de travail
  • établissement de budgets ou gestion financière
  • langue et littératie

Dans le glossaire de la Commission européenne

Bien que le débat persiste sur l’usage du triptyque « formel, informel et non formel » pour catégoriser les apprentissages, celui-ci a reçu une certaine validation au tournant des années 2000 lorsque la Commission européenne et le CEDEFOP* l’ont utilisé dans leur Communication pour l’établissement d’un espace européen d’éducation et de formation tout au long de la vie.

Depuis, le triptyque est devenu en quelque sorte une référence avec laquelle on est d’accord, totalement ou en partie, ou à laquelle on s’oppose.

La définition de l’apprentissage informel tirée du glossaire de la Communication est la suivante :

« Apprentissage découlant des activités de la vie quotidienne liées au travail, à la famille ou aux loisirs. Il n’est pas structuré (en termes d’objectifs, de temps ou de ressources) et n’est généralement pas validé par un titre. L’apprentissage informel peut avoir un caractère intentionnel, mais dans la plupart des cas il est non intentionnel (ou « fortuit »/aléatoire). »

* Centre européen pour le développement de la formation professionnelle

Catherine Meilleur

Auteure:
Catherine Meilleur

Rédactrice de contenu créatif @KnowledgeOne. Poseuse de questions. Entêtée hyperflexible. Yogi contemplative.